L'URGENCE DU SENS

Mois : octobre 2022

Sources et Fleuves

« Je me suis fait païen et j’ai bu l’eau rougie »(*)

Il se trouve que le numéro précédent de notre feuilleton poétique de l’année était consacré aux Lieux. De tous les lieux qui comptent sur la terre, les sources sont sans doute les plus originels qui soient, dans tous les sens qu’on puisse donner à ce terme.  Les Anciens en avaient fait des divinités. Ne le sont-elles pas restées, quoique discrètement ?

Le beau Narcisse lui-même naquit du viol de la nymphe Liriopé par le fleuve Céphise qui, dans son bras incurvé autrefois enfermait [la nymphe, et] que prisonnière dans ses eaux, [il] a violé. Amoureux de lui-même, fou de désir, Narcisse finit par comprendre : Mon image ne me trompe pas. Je brûle d’amour de moi. Je fais, je suis la flamme .

Le beau Narcisse lui-même naquit du viol de la nymphe Liriopé par le fleuve Céphise qui, dans son bras incurvé autrefois enfermait [la nymphe, et] que prisonnière dans ses eaux, [il] a violé. Amoureux de lui-même, fou de désir, Narcisse finit par comprendre : Mon image ne me trompe pas. Je brûle d’amour de moi. Je fais, je suis la flamme […] Ce que je désire, je l’ai. Ce que j’ai me rend pauvre. Ô, si je pouvais me séparer de mon corps! Vœu nouveau chez un amant, je voudrais que ce que j’aime s’éloigne (**).

Les reflets, les ombres des eaux profondes, le chant des sources généreuses, nourricières et fécondes, le mystère de leur jaillissement séminal et la puissance des fleuves impitoyables se mêlent au destin de Narcisse dans cette histoire faussement bucolique et véritablement tragique.

Mais où sont les eaux lustrales d’antan ?

Dans de très nombreuses traditions religieuses, aspersions et ablutions rituelles, qu’elles fussent païennes, hébraïques, chrétiennes ou hindoues furent des pratiques presque universellement répandues. Mais où sont les eaux lustrales d’antan ? Les nouveaux bigots adorateurs de l’hygiène, qui sont à présent légion, leur préfèrent le gel hydro-alcoolique…

Les sept poèmes de ce numéro 11 du feuilleton poétique de l’année 2022, se souviennent aussi des sources de nos anciens pèlerinages. D’abord entachés d’un soupçon de superstition et d’idolâtrie, le thermalisme médical ou récréatif les a finalement sécularisés.

On y vient toujours jeter honteusement quelques pièces de monnaie. Modeste offrande pour apaiser la divinité qui habite là. Discret sacrifice pour attirer sa bienveillance afin que jamais, son eau ne nous manque. Car notre soif est inextinguible.

Ironiquement, au gré de la mode qui trotte dans les manuels de développement personnel, nous voilà qui cherchons frénétiquement à « nous ressourcer ». Sait-on seulement ce que « source » signifie ?

Les sources et les fleuves nous attendent

Il est des villes anciennes traversées de paisibles rivières. D’autres tournent prudemment le dos au fleuve immense et menaçant qui les frôle. Admirables vus de loin, mais terrifiants de près, voici les estuaires, les immenses confluents.

Je suis l’enfant qui rêva longtemps au passage des barges géantes remontant la Moselle. Celui dont le Rhin légendaire et vorace emporta le bateau de bois. Je suis le vieil homme desséché qui voit venir à lui un monstre ravageur gonflant grondant hurlant dans le lit désolé du Gardon.

Les rivières et les fleuves nous attendent encore. Ils ne nous ont pas oublié. Mais leurs abords saturés d’autoroutes, de voies ferrées et d’installation industrielles, portuaires ou nucléaires, nous sont devenus difficiles d’accès. Alors, nous les oublions. Nous franchissons les ponts sans un regard pour eux, dans notre hâte à rejoindre quelque rendez-vous dont l’éphémère importance nous aveugle.

(*) Extrait de Jean-Marie Sonet, Source 3, in Caresse du monde, n°79, Book-on-Demand GmbH Verlag, Norderstedt, Allemagne, 2021.
(**) Ovide, Narcisse et Echo in Les Métamorphoses, livre III, 340-512, traduit du latin par Marie Cosnay, Éditions de l’Ogre, Paris, 2017.

Lieux

Le lieu* en voie de disparition ?

Après qu’avec un soin minutieux, la Révolution et l’Empire ont démembré les anciennes provinces et éradiqué les références toponymiques de l’Ancien Régime, nous autres post-modernes poursuivons ce grand œuvre. Nous en avons même perfectionné la technique. Désormais, de tous côtés, on s’active avec entrain à la Grande Déconstruction. Le lieu est menacé de disparition.

Vous n’y croyez pas ? J’exagère, pensez-vous ? Prenons l’exemple de la commune française de Thaon-les-Vosges. Savez-vous que, de janvier 2016 à décembre 2021, cette malheureuse ville s’est vue un temps affublée du nom de « Capavenir Vosges » ? Il aura fallu rien moins qu’un référendum local pour réussir à redonner son nom à la ville, et évacuer cette dénomination «marketing » ridicule.

Sans doute les responsables de cette pantalonnade étaient-ils bourrés de bonnes intentions, mais au siècle précédent, elle aurait été impensable. C’est ainsi qu’insensiblement nous nous affranchissons de l’enracinement et de l’histoire. Voici venir le temps des espaces indéfinis, des «territoires » sans identité.

Les lieux n’ont plus de nom, et c’est pourquoi ils disparaissent. L’étrangeté et la singularité plient le genou devant la statue de l’Égalité** qui nous délie brutalement de toute attache historique et de toute filiation.

Les lieux n’ont plus lieu

Dans le monde où les lieux n’ont plus lieu, les pays cèdent la place à des espaces offerts à tout et à n’importe quoi, y compris la laideur. C’est ce qu’on nomme « l’aménagement du territoire ». Désormais, il n’y aura plus de lieu, mais un espace indifférencié. Cet espace sera, horresco referens, un espace sans identité. Les coordonnées GPS nous suffiront pour positionner nos gigantesques éoliennes, les hangars bariolés de nos zones commerciales et leurs interminables parcs de stationnement.

Car la fin des lieux, c’est aussi l’ouverture de la grande saison du saccage. Le territoire est une étendue offerte sans défense. Si la montagne n’est plus sacrée depuis longtemps, on croyait naïvement intouchable la beauté des paysages de la France. On se trompait. L’ustensilité, comme une lèpre, ne laisse indemne aucune parcelle. Les nuits campagnardes sont désormais peuplées d’obstinés projecteurs qui clignotent inlassablement.

Sur l’horizon de paysages jadis majestueux, ces clignotants semblent nous répéter encore et encore : « Nous sommes les maîtres, et jamais plus nous ne vous laisserons nous ignorer. Dans la guerre de la technique contre l’humanité, comme dans celle de l’utile contre le beau, nous, les machines, nous sommes les vainqueurs, et notre victoire est définitive ».

Que signifie être au monde ?

L’onomastique, cet art de bien nommer les lieux, est-elle également en voie d’extinction? Déjà, les prépositions ont changé. On ne vit plus « à » Paris ou « à » Quimper. On travaille « sur » Paris et on a un client « sur » Quimper. De quoi cette substitution du « à » par le « sur » est-elle le signe ?

Ces prépositions définissent notre mode de relation avec les endroits en question. Dire « je vis à Strasbourg », c’est dire tout autre chose que « j’habite sur Strasbourg». Dans le second cas, je suis avec le monde selon le même mode qu’un téléphone avec la table sur laquelle il est posé. Dans le premier, j’habite humainement le monde, et ma relation avec le lieu est alors sous le signe d’une préposition qui semble dénoter une sorte de datif. Or, le datif est riche de nombreux usages, notamment l’attribution et l’appartenance…

Le datif est le cas des compléments qui répondent aux questions « à qui ? » « à quoi ? », « pour qui ? » « pour quoi ? » Voilà bien des questions qui sont dans l’ordre de L’Urgence du sens !

Ce qui fait naître le lieu

« Être au monde » se dit-il comme on dit « je donne ma vie à la patrie ou à la science», en une sorte d’offrande de soi faite au monde ? Symétriquement, cette offrande ne fait-elle pas aussi naître le monde pour moi ? Et chaque nouveau-né n’est-il pas en quelque sorte constitutif du monde lui-même, puisqu’il le rejoint et s’y incorpore ?

Mais s’agit-il vraiment d’un datif ? Dans l’éventualité où des lecteurs auraient des lumières sur cette délicate question, je serais heureux d’avoir leurs commentaires.

Quelque soit la réponse à cette question, il reste que la relation entre l’homme et le monde n’est pas celle d’un téléphone avec la table qui le supporte. En effet, il faut souligner que le mot « lieu » ne désigne pas une chose du monde. S’il le fait, c’est seulement dans le rapport que l’on entretient avec celles-ci. Pour qu’existe un lieu, il lui faut des habitants pour le nommer, l’aimer, le visiter ou le fuir, le redouter ou le détester, et pour s’en souvenir, en y laissant leur marque. 

Lieu : une souffrance qui ne se connait pas

Sans le savoir, nous souffrons de cette indifférenciation, de cette neutralisation  discrète et silencieuse de l’espace. Les lieux disparaissent, et les touristes, ces pèlerins sans pèlerinage qui s’épuisent dans leur quête sans Graal, le ressentent confusément. C’est pourquoi ils s’efforcent, maladroitement et sans y prêter grande attention, de ressusciter les lieux par de discrets rituels.

Car ces lieux répertoriés, valorisés, ces hauts lieux du tourisme, sont depuis longtemps banalisés, anonymisés. Qu’à cela ne tienne ! On jette des pièces dans le bassin d’une fontaine, on accroche un cadenas à la balustrade d’une passerelle, ou encore, on « fait un selfie » pour ponctuer l’instant. Ainsi les amoureux gravent-ils leurs initiales dans l’écorce de l’arbre dont l’ombre protégea les ébats.

N’en doutons pas, nous saurons encore inventer d’autres rituels. Des rituels qui ne se savent pas, mais qui nous permettent encore de laisser une marque.

(…) Une statue dressée, c’est la terre habitée,
Et notre humanité, des pierres empilées,
Qui dressent son totem, qui érigent son dieu.

Tumuli, cairns et colonnes épigraphiques,
Pierres repères des steppes asiatiques,
L’érection toujours fait exister le lieu.

extrait de « Lieux 1 », in « Caresse du monde », N°77,
Jean-Marie Sonet, ÉD. Books-on-demand (2021).

Marquer un lieu, c’est le faire exister. Dans le monde d’avant, quelques pierres empilées y suffisaient, un monument, un signe pour marquer une frontière, un pèlerinage ou une tombe… Cette souffrance qui n’a pas lieu, qui ne se connait pas, souffrance silencieuse mais bien réelle, sert de toile de fond aux huit poèmes regroupés dans le n°10 du feuilleton poétique de l’année 2022. Ce numéro est disponible en e-Book chez l’éditeur.

* Non, il ne s’agit pas du poisson !
** Je propose ici un projet pour ladite statue de l’Égalité, dans le style « réalisme soviétique » (style de circonstance..). Son érection est urgente ! Je songe à ouvrir une souscription…

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